Tuesday, 18 February 2014

Bureaucratie contre recherche: quelques nouvelles du front [Bureaucracy vs research: news from the frontline]

[Ajout le 3 avril 2014:] L'ED PIF a maintenant un site web!

[Ajout le 25 mars 2014:] L'ED PIF distribue maintenant par email son guide du doctorant.

Comme de nombreux collègues, j'ai récemment eu connaissance de la nouvelle procédure de recrutement des doctorants de l'ED PIF (École doctorale Physique en Île-de-France), décrite dans ce document PDF. Cette ED PIF vient de naître de la fusion de plusieurs Écoles doctorales. Tout étudiant souhaitant faire une thèse en physique devra en obtenir l'approbation préalable. Le but affiché de la procédure est d'aider étudiants et chercheurs à faire les bons choix quand ils élaborent ensemble des projets de thèses, afin de réduire autant que possible les erreurs et les échecs.

Cherche thèse d'urgence.

Or, par rapport à ce but, la procédure proposée pourrait bien être contre-productive. En effet, les étudiants qui demanderont une bourse de l'École doctorale devront choisir leur sujet de thèse avant le 28 avril, et défendre leur candidature dans un concours avec dossier et audition.
Le résultat du concours est binaire: la demande est acceptée ou rejetée. Les étudiants ne pourront donc pas essayer d'obtenir un financement pour un sujet, et passer à un autre si le premier ne marche pas: il va falloir se décider tôt, le plus tôt possible, pour bien préparer le concours, qui sera la seule et unique chance de pouvoir faire un thèse en physique en Île-de-France. (Le 28 avril, c'est tôt dans le cursus des étudiants, et tôt comparé à ce qui se fait dans d'autres Écoles doctorales, y compris certaines des Écoles dont la fusion a donné naissance à l'ED PIF.)

Projets fictifs.

Plutôt que de chercher le meilleur projet de thèse possible, les étudiants risquent donc d'adopter le premier projet qui semblera acceptable, et de se lancer dans la préparation du concours sans trop se soucier de leurs cours, examens ou stages, toutes choses moins déterminantes pour leur avenir. Et bien sûr les étudiants présenteront au concours des projets de thèse plus ou moins fictifs: si longtemps avant le début de la thèse, on ne peut guère savoir sur quoi on travaillera réellement.

De la méritocratie à la bureaucratie.

Les étudiants dont la thèse est financée par une autre source que l'ED PIF doivent fournir le même dossier, qui ne sera certes examiné qu'a minima, et en ne suivant qu'autant que possible le calendrier du concours.
On multiplie donc les procédures pour une même thèse: l'organisme d'accueil, l'organisme financeur, et l'ED PIF auront chacun leur propre procédure et leur propre calendrier, avec droit de veto sur la thèse. C'est à croire qu'on ne fait pas confiance aux chercheurs et aux étudiants, pour faire ce qui est pourtant dans leur intérêt bien compris: des choix conduisant à des thèses réussies. À terme, on pourrait passer d'un système méritocratique, où on attribue des financements aux meilleurs projets de thèse et / ou aux meilleurs étudiants, tout en laissant chercheurs et étudiants s'associer librement, à un système étroitement encadré, mais par plusieurs organismes indépendants et non coordonnés entre eux.

Étudiants étrangers: ni trop, ni trop bons.

Pour les étudiants venus de l'étranger, et les chercheurs étrangers travaillant en France, tout cela semble assez dissuasif. (Le document qui décrit la nouvelle procédure n'est à ma connaissance pas encore disponible en anglais.) Les meilleurs étudiants étrangers iront probablement voir ailleurs, là où on envoie un seul dossier à un organisme ou à une personne capable de prendre une décision. Cela rappelle fort la procédure de qualification pour les postes à l'université, qui élimine les candidats qui manquent de flair bureaucratique.

Contraindre ou informer?

Il fut un temps où certaines Écoles doctorales attribuaient des bourses de thèse selon le classement des étudiants à leur diplôme de Master, indépendamment du sujet de thèse choisi. Autrement dit: on repérait les bons étudiants, et on leur faisait confiance pour la suite. Il est possible que certains aient eu du mal à bien choisir leur thèse, et auraient eu besoin de plus d'aide à l'orientation.
L'École doctorale pourrait leur fournir cette aide, notamment sous forme d'informations sur les instituts et chercheurs qui proposent des sujets de thèses, et sur le devenir de leurs précédents doctorants. Cela inciterait les instituts et chercheurs à proposer de bons sujets, et à bien choisir les étudiants. Mais ce n'est pas la voie que semble avoir choisie l'ED PIF.

Peut mieux faire.

Heurseusement, la direction de l'ED PIF semble faite de gens raisonnables, qui n'excluent pas de modifier la procédure. Il n'est donc peut-être pas inutile de suggérer des améliorations:
  1. Les étudiants qui bénéficient de financements extérieurs à l'ED devraient pouvoir s'inscrire à tout moment, sans contrainte de date. L'ED PIF ne se livrerait pas à l'exercice redondant d'évaluer le bien-fondé scientifique de leur projet de thèse. 
  2. L'ED donnerait la priorité à aider les étudiants, notamment en centralisant et en diffusant des informations sur les thèse proposées, les meilleures pratiques de suivi et d'encadrement des doctorants, et le devenir des étudiants à l'issue de la thèse. 
  3. Les bourses de l'ED seraient attribuées avant que les étudiants aient à s'engager sur un projet de thèse précis.
  4. La diminution du taux d'abandon des thèses ne serait pas un but en soi, mais seulement une conséquence possible d'une meilleure orientation et d'un meilleur suivi des étudiants.  
  5. L'ED PIF devrait éviter de contribuer à l'augmentation continuelle du travail administratif demandé aux chercheurs. Elle ne devrait pas imposer du travail et des contraintes à tous, dans le seul but de prévenir des dysfonctionnements rares et peut-être inévitables.

Remerciements.

Je suis reconnaissant à Olivier Golinelli pour ses commentaires et suggestions.